Gérer un salarié atteint du syndrome de Korsakoff

Le syndrome de Korsakoff dans le monde du travail reste un sujet peu abordé, souvent mal compris par les employeurs et les équipes RH. Pourtant, cette pathologie neurologique sévère peut toucher un salarié actif, plaçant l’entreprise face à des défis humains, juridiques et organisationnels complexes. En France, environ 1,5 million de personnes vivent avec des troubles liés à l’alcool, et 10 à 20 % des patients alcooliques développent ce syndrome selon les données disponibles. Comprendre la maladie, adapter les pratiques managériales et mobiliser les bons soutiens sont les trois axes qui permettent de gérer cette situation avec lucidité et bienveillance. Voici un guide concret pour les responsables d’entreprise confrontés à cette réalité.

Ce que recouvre réellement le syndrome de Korsakoff

Le syndrome de Korsakoff est un trouble neurologique grave, causé principalement par une carence sévère en thiamine (vitamine B1). Cette carence survient le plus souvent dans le contexte d’un alcoolisme chronique, bien que d’autres situations puissent en être à l’origine : malnutrition sévère, chirurgie bariatrique, ou maladies digestives graves. La thiamine joue un rôle dans le métabolisme énergétique cérébral, et son manque prolongé provoque des lésions irréversibles dans certaines zones du cerveau, notamment les corps mamillaires et le thalamus.

Les symptômes les plus caractéristiques sont les troubles amnésiques. La personne atteinte perd la capacité de former de nouveaux souvenirs (amnésie antérograde) et peut également perdre l’accès à des souvenirs anciens (amnésie rétrograde). Ce qui déroute l’entourage, c’est la confabulation : le patient comble ses lacunes mémorielles avec des récits inventés, sans en avoir conscience. Il ne ment pas. Son cerveau produit spontanément des souvenirs fictifs pour donner une cohérence à son vécu.

D’autres manifestations accompagnent fréquemment la maladie. On observe des troubles de l’attention, une désorientation temporelle et spatiale, une apathie marquée, et parfois des troubles de la coordination motrice hérités de la phase aiguë précédente, appelée encéphalopathie de Gayet-Wernicke. Contrairement à certaines idées reçues, la personne peut paraître lucide et cohérente dans une conversation banale, ce qui rend le trouble difficile à détecter pour des collègues non formés.

L’Inserm rappelle que le syndrome de Korsakoff est souvent précédé d’une phase aiguë traitable. Si la carence en thiamine est prise en charge rapidement, une partie des dommages peut être évitée. Mais en l’absence d’intervention, les séquelles s’installent durablement, voire définitivement. Un salarié peut donc entrer dans la vie professionnelle avec ce diagnostic stabilisé, ou développer la maladie au cours de sa carrière.

Les répercussions concrètes sur le poste de travail

Un salarié atteint de ce syndrome présente des difficultés fonctionnelles directement liées à ses missions. La mémoire de travail étant altérée, il ne retient pas les consignes données quelques minutes auparavant. Il peut répéter les mêmes questions, oublier des tâches en cours, ou ne pas se souvenir d’une réunion à laquelle il vient de participer. Ces comportements, mal interprétés, génèrent des tensions avec les collègues et les managers.

Le risque de conflits relationnels est réel. La confabulation, perçue comme du mensonge ou de la mauvaise foi, peut provoquer des malentendus graves. Un manager qui ignore la nature du trouble peut sanctionner un comportement qui relève en réalité d’une symptomatologie neurologique. Cette confusion nuit à la fois au salarié et à la cohésion d’équipe.

Sur le plan de la sécurité au travail, les enjeux varient selon le poste occupé. Un salarié chargé de conduire des engins, de manipuler des substances dangereuses, ou d’assurer des responsabilités à fort enjeu présente un risque accru. La désorientation et les troubles attentionnels peuvent provoquer des accidents. L’employeur a une obligation légale d’assurer la sécurité de ses salariés et de ses tiers.

L’absentéisme augmente souvent. Les hospitalisations répétées, les rendez-vous médicaux fréquents, les épisodes de décompensation liés à l’alcool (si la consommation se poursuit) fragmentent la présence du salarié. Cette instabilité complique la planification des équipes et pèse sur les collègues qui absorbent la charge de travail.

Adapter son management : stratégies concrètes pour accompagner ce salarié

La première démarche consiste à ne pas agir seul. Le responsable RH, le médecin du travail et le manager direct doivent travailler de concert. Le médecin du travail est le pivot de cette coordination : il peut évaluer l’aptitude du salarié à son poste, proposer des aménagements, et orienter vers des structures spécialisées. Cette collaboration protège à la fois le salarié et l’entreprise.

Voici les approches recommandées pour accompagner un salarié atteint du syndrome de Korsakoff au quotidien :

  • Formaliser les consignes par écrit : notes, mémos, listes de tâches quotidiennes. La mémoire procédurale étant souvent mieux préservée que la mémoire épisodique, les routines écrites aident à maintenir une certaine autonomie.
  • Simplifier les missions : réduire la complexité des tâches, éviter les instructions multiples données simultanément, privilégier des séquences courtes et répétitives.
  • Désigner un référent bienveillant dans l’équipe, un collègue formé et volontaire, qui peut rappeler les consignes sans jugement et signaler les difficultés au manager.
  • Aménager le temps de travail : temps partiel thérapeutique, horaires adaptés, pauses régulières pour éviter la surcharge cognitive.
  • Former l’équipe sur la maladie, avec l’accord du salarié concerné. La déstigmatisation réduit les tensions et améliore l’intégration.

Il faut aussi accepter que certaines situations nécessitent une reconnaissance de l’invalidité ou une orientation vers un dispositif de sortie digne. Maintenir un salarié à un poste incompatible avec ses capacités n’est ni humain ni légalement tenable. La Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) peut instruire un dossier de reconnaissance du handicap, ouvrant des droits spécifiques.

Les organismes et dispositifs sur lesquels s’appuyer

Les entreprises ne sont pas seules face à cette situation. Plusieurs acteurs peuvent intervenir pour soutenir à la fois le salarié et l’employeur. Le service de santé au travail reste le premier interlocuteur. Le médecin du travail peut déclencher une visite de pré-reprise après une longue absence, proposer un mi-temps thérapeutique, ou rédiger une fiche d’aptitude avec restrictions.

L’Association des Malades d’Alcoolisme et de leurs Familles propose un accompagnement psychologique et social pour les personnes concernées et leurs proches. Des hôpitaux et centres de réhabilitation spécialisés, notamment en addictologie et neurologie, prennent en charge les patients stabilisés et peuvent travailler en lien avec les équipes RH pour organiser un retour progressif à l’emploi.

Le dispositif RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé) mérite d’être envisagé systématiquement. Il permet à l’employeur de bénéficier d’aides financières via l’Agefiph pour financer des aménagements de poste, et au salarié d’accéder à un accompagnement renforcé par Cap Emploi si une reconversion s’avère nécessaire.

Les assistants sociaux du travail, présents dans de nombreuses grandes entreprises ou accessibles via les services de santé au travail interentreprises, constituent un relais précieux. Ils aident à monter les dossiers administratifs, à coordonner les aides, et à maintenir le lien entre le salarié en difficulté et l’entreprise pendant les périodes d’absence.

Quand et comment envisager une rupture du contrat de travail

La question se pose inévitablement lorsque les aménagements atteignent leurs limites. Un salarié dont l’état de santé ne permet plus d’exercer aucune fonction compatible avec les besoins de l’entreprise peut faire l’objet d’un licenciement pour inaptitude, prononcé après deux examens médicaux par le médecin du travail. Cette procédure est strictement encadrée par le Code du travail et ne peut être déclenchée que sur avis médical, jamais sur décision unilatérale de l’employeur.

Avant d’en arriver là, l’employeur doit démontrer avoir cherché à reclasser le salarié dans un autre poste adapté, au sein de l’entreprise ou du groupe. Cette obligation de reclassement est sérieuse : son non-respect expose l’entreprise à des condamnations prud’homales. Documenter chaque étape de la démarche d’accompagnement protège l’entreprise en cas de litige.

Une rupture conventionnelle peut également être envisagée, à condition que le salarié soit en mesure de consentir librement, ce qui soulève des questions éthiques et juridiques spécifiques dans le contexte d’un trouble cognitif avéré. L’avis d’un avocat spécialisé en droit social est indispensable dans ces situations.

Gérer cette situation avec rigueur et humanité n’est pas une contradiction. Les entreprises qui investissent dans un accompagnement structuré protègent leurs équipes, limitent leur exposition juridique, et affirment concrètement leurs valeurs. Le syndrome de Korsakoff n’est pas une fatalité professionnelle. Avec les bons outils et les bons partenaires, une trajectoire digne reste possible pour le salarié concerné.

Partager cet article

Publications qui pourraient vous intéresser

La gestion des ressources humaines est devenue un terrain miné pour beaucoup d’entreprises françaises. Entre la complexité croissante du droit du travail, les mises à...

Le recours à la sous-traitance industrielle et aux sociétés spécialisées en développement et fabrication sous contrat s’impose désormais comme un levier majeur pour accélérer l’innovation,...

La qualité rédactionnelle n’est plus un luxe réservé aux grandes rédactions. LanguageTool s’est imposé comme l’outil de référence pour des millions de professionnels qui ne...

Ces articles devraient vous plaire